LA MORUE ET LE VOILE

Tous les matins, quand j’accompagne mon fils à l’école, nous avons un rituel : nous regardons le menu de la cantine à midi. Aujourd’hui, c’est vendredi. Comme tous les vendredis, il mangera du poisson. Tous les vendredis. Comme quand j’étais petit. Vendredi, c’est jour de poisson. Obligation religieuse remontant à la nuit des temps. Le vendredi, c’est le jour de la mort du Christ et donc, le vendredi, le bon chrétien devait « faire maigre », abandonner la viande pour se punir de cette mort.

Jadis, il n’y a pas si longtemps, dès qu’on s’éloignait des rivages, le poisson du vendredi c’était la morue qui arrivait dans les campagnes salée dans des caissettes de bois. C’est vachement bon la morue salée. On peut la faire en brandade, mais aussi juste passée au four avec des pommes de terre, ou encore en salade avec une sauce mimosa. La seule condition, c’est de la dessaler la veille. Mon oncle Adrien, le vendredi, il ouvrait un grand pot de pâté de cochon pour commencer le repas. Pour ne pas faire maigre et emmerder la calotte. C’était un républicain rationaliste, mon oncle Adrien : pas de raison de payer un meurtre qui avait eu lieu vingt siècles avant. Après le pâté, il attaquait la morue parce que c’est vachement bon la morue salée. Il râlait. La morue, il aurait voulu la manger le jeudi ou le mardi. Pas le vendredi. Mais ma tante Marie, elle était un peu moins rationaliste. Monsieur le Curé disait Vendredi, alors c’était vendredi. Je regrette d’avoir été si petit à l’époque et de ne pas avoir pu mettre de l’huile sur le feu. Plus tard, j’ai découvert la duplicité cléricale des temps anciens, par exemple les chanoines qui assimilaient les poules d’eau au poisson. Il parait que c’est très bon la poule d’eau, surtout farcie. Je ne peux pas dire, c’est une espèce protégée, j’en ai jamais mangée. J’aurais su ça, je suis sûr que mon oncle Adrien il aurait trouvé le moyen de flinguer une poule d’eau pour la bouffer le vendredi avec le curé du village, histoire d’emmerder la calotte et de la mettre face à ses contradictions historiques. Quand le concile de Vatican II a aboli cette obligation ridicule, il a été content mon vieil oncle. Dès qu’il a lu ça, il a exigé du jambon le vendredi. Mais ça n’a pas duré. Le pâté le vendredi, il avait meilleur goût parce qu’il était interdit. Si c’est permis, c’est moins bon forcément. Il a continué de savourer la morue le vendredi et il a arrêté le pâté. Il m’a influencé. J’adore le poisson, j’en mangerais tous les jours. Tous les jours, sauf le vendredi, ça va de soi. Alors, je voudrais qu’on m’explique. Qu’on m’explique pourquoi les écoles de la République laïque servent du poisson le vendredi, au nom d’une habitude cléricale, abolie de surcroît. Je sais bien que la tradition perdure dans quantité de familles conservatrices. Mais justement, l’école de mon fils, elle est à Paris, avec un maire qui s’affirme progressiste.. Après, quand je m’insurge parce que certains parents veulent imposer leurs tabous religieux dans les cantines scolaires, j’ai l’air d’un con. Y’en a toujours un qui me renvoie le poisson du vendredi dans les gencives. Et il a raison. Si on respecte des interdits que, même le Pape il les a abolis, comment tu veux qu’on s’en sorte ? Comment tu peux râler contre la burqa ? Ho ! c’est pas pareil. Si, c’est pareil. C’est juste un mec (ou un groupe) qui veut nous expliquer comment on doit vivre. Jusque dans les détails. Le pape d’avant, il avait fait progresser la connaissance du latin en parlant de coïtus interruptus. Ça avait fait rigoler quand même, parce qu’un Pape, c’est pas une autorité très légitime pour la baise. Il manque d’expérience, le garçon. Comment on doit vivre, le plus souvent, ça veut dire comment on doit se restreindre. Se serrer la ceinture. Les religions, toutes les religions, elles adorent interdire. Et la première interdiction, c’est la bouffe. Tu boufferas pas ci, tu boufferas pas ça, et, mieux encore : tu boufferas rien. On appelle ça le jeûne (attention à l’accent circonflexe, on a le doit d’être contre le jeûne, pas contre les jeunes). Le jeûne, c’est la restriction parfaite. On rigole du Ramadan, mais nous on a eu le Carême pendant des siècles. Pareil : 40 jours à se serrer la ceinture. Pas trop quand même, faut avoir l’énergie pour bosser, sans ça qui va entretenir le clergé ? Donc, jeûne à midi. Le soir, on peut manger. Surtout si on fait maigre, avec deux douzaines de belles moules de bouchot farcies ou une langouste mayonnaise. La langouste, c’est estampillé poisson, ça facilite le jeûne. Je sens poindre l’ironie : la langouste, c’est pas bon marché. Certes, mais le jeûne a-t-il vocation à être égalitariste ? L’essentiel, c’est d’interdire. Le Carême, faut dire que ça tombait bien, juste avant le Printemps, à l’époque de la soudure. A part quelques ethnologues on sait plus trop ce que c’est la soudure, cette période où l’on a épuisé les réserves d’hiver et que les champs n’ont pas encore recommencé à produire. Pas bête, l’Eglise fait jeûner au moment où il y a le moins à bouffer. Ça relativise le sacrifice, surtout avec la langouste ou la poule d’eau. Et puis, avant Carême, on faisait Carnaval. Trois ou quatre jours à bien déconner, bien picoler pour affronter les privations. Ah, ce mois de février…. Alors, voici la seconde nouvelle : l’école laïque qui préserve avec soin le maigre du vendredi a décidé de fêter Carnaval le 16 avril, deux semaines après Pâques. D’un côté je conserve, de l’autre je chamboule. Ce qui me rend sauvage, c’est qu’on respecte la restriction et qu’on chamboule la déconnade. Les instits, même modernes, même payés par un maire progressiste, ils gardent quand même un côté curé : un peu de restriction, ça fait pas de mal. Elle m’a dit, la maîtresse de mon fils : en février, il fait trop froid. Ho ! pour Carnaval on se déguise, on se fout pas à poil, c’est pas Rio partout. Je vais l’amener, moi, au carnaval de Lanz, en Navarre, les mecs ils portent le costume traditionnel de Carnaval, en peau d’ours. Normal : l’ours, il hiberne, et donc il est le témoin privilégié du printemps, de la fin de l’hiver. On se réveille pour le Carnaval. C’est en février qu’il faut faire la fête, parce que l’hiver agonise, que les bourgeons sont là, que les ours se réveillent et que les jupes vont raccourcir. C’est en février qu’on fait la fête parce que le printemps va faire pousser les légumes nouveaux, réchauffer la sève des arbres et même des humains.C’est en février qu’il faut expliquer aux mômes que les fêtes religieuses sont toutes posées sur un substrat de paganisme, sur des saisons et des phénomènes bien naturels, bien matériels, bien astronomiques, et que la connaissance des saisons, ça peut être jouissif. Une vraie vision géographique, une vision de l’homme dans son monde. En fait, je râle pour rien, comme d’habitude. Le monde des saisons, le monde des fleuves en crue ou à sec, le monde de la succession des floraisons est mort : les fleuves ont été régulés, l’atome nous chauffe l’hiver et nous climatise l’été et les roses arrivent de Quito toute l’année. Et, en plus, d’après les scientifiques, la morue va disparaître.

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