LE JAPON EST UN NAIN

On l’oublie trop souvent parce qu’on ne regarde que l’économie. Là, chapeau, le pays crache du dollar. What else ? comme dirait mon jumeau Georges Clooney. What else ? parce que le Japon est un nain. Les Japonais vivent sur moins de 20% de leur territoire. Pour vous donner une idée, 120 millions de Japonais vivent sur une superficie égale à celle de l’Aquitaine, le triangle Bayonne-Bordeaux-Toulouse. Ça laisse pas beaucoup de place pour chacun. Faut pas croire qu’ils construisent des gares en sous sol et des autoroutes en étage pour le plaisir. A Tôkyô, le loft de 300 m2 en centre ville, c’est pas la règle. A part l’Empereur qui a ses aises, les autres ils planquent le futon dans les armoires pendant la journée.

En plus, ils croulent pas sous les ressources naturelles. Pas de pétrole, pas de charbon, pas de minerais, pas de grands fleuves. Faut tout importer. Soyons positifs : il y a de la géothermie vu que d’un bout à l’autre, le Japon est un pays volcanique. Comme l’Auvergne. Sauf que les volcans japonais, ils restent actifs. Et que l’activité sismique est absolument permanente. Pas évident de vivre sur un volcan. Kawabata en a fait un livre. Bon, pas de terre, pas de pétrole, ni place, ni énergie. Les financiers haussent les épaules : ça n’empêche pas le Japon d’être un géant économique. Ben non, pas économique, financier, surtout financier. Il faut bien comprendre : une entreprise japonaise peut avoir des usines au Japon. A condition de ne pas sortir du marché national. Dès qu’elle grandit, elle n’a plus le choix, il faut délocaliser. Pas pour faire des économies, tout simplement parce qu’elle se trouve à l’étroit. Egalement, parce que, jusqu’à une date récente, elle était loin de ses marchés. Pour vendre à Paris, Toyota a intérêt à avoir une usine à Valenciennes, sans ça c’est trois semaines de bateau. Faut reconnaître aux Japonais une réelle inventivité. Les flux tendus, les stocks dans les camions, c’est eux. On va de l’usine au magasin sans passer par la case entrepôt. Tout simplement, parce qu’on a pas la place pour l’entrepôt. Les flux tendus, pour les Japonais, c’est pas un choix, c’est une obligation. Ce n’est pas une cause, c’est un effet. Ce qui change tout. Les pays occidentaux ont copié un modèle en pensant qu’il produisait du profit alors qu’il résultait d’une nécessité. Avec nos dizaines de milliers de kilomètres carrés vides, on n’était pas obligés de faire comme eux. Les Japonais sont inventifs : la première chose qu’ils ont inventée, c’est la miniaturisation. Si on vous dit ça, vous pensez tout de suite aux ordinateurs, aux appareils de photo, bref à la high-tech. Tout faux : la première forme de miniaturisation, c’est le bonsaï. C’est vachement plus fort. Finalement, passer d’un appareil de photo à un appareil de photo plus petit, c’est pas géant. Mettre un chêne dans un pot de géranium, c’est autrement plus costaud. Mais quand vous vivez dans un pays minuscule et que vous voulez représenter le monde dans votre jardin, vous n’avez pas le choix. C’est la grande surprise des voyageurs au Japon : ils arrivent dans les jardins des temples, c’est pas Versailles. On en fait le tour en quelques pas et, en même temps, on fait le tour du monde. Par rapport aux Chinois, les Japonais mangent peu. Un bento pour le déjeuner, ça tient dans une boîte minuscule. Forcément. Quand on produit peu, on mange peu. Dieu merci, les Japonais ont le monde pour eux. De nos jours, leurs navires écument les océans et raclent tout ce qu’ils peuvent. C’est du bol, ils aiment le poisson. Imaginez qu’ils préfèrent le steack, ils étaient mal barrés, sans pâturages et sans colonies. Pour les colonies, ils ont essayé une fois. Ils avaient choisi la Chine, mais le morceau était un peu gros. Les Chinois s’en souviennent encore. On leur reproche parfois de pêcher trop. Ils se rendent pas compte. Vu de leur petit pays, le monde semble sans limites. Pour le pétrole, c’est autre chose. La seule solution pour eux, ce serait le nucléaire. Sauf qu’au Japon, le premier qui dit « nucléaire », il entend « Hiroshima ». Alors, on oublie. Faut se mettre à leur place. Le nucléaire, ils connaissent et ils n’aiment pas trop. Aujourd’hui, après 50 ans de domination économique (pardon, financière), le Japon voit grandir le grand frère chinois. Ils avaient pourtant cru s’en débarrasser. Les Japonais défilaient avec les troupes occidentales lors de la prise de Pékin après la Révolte des Boxers, ils ont occupé la Chine pendant plus de dix ans. Belle revanche alors que, depuis la nuit des temps, ils n’ont été qu’un appendice de la civilisation chinoise. Ils ont cru qu’une petite cinquantaine d’années pouvait gommer la trentaine de siècles où ils ont reçu de la Chine leur écriture, leurs concepts religieux (le zen est une adaptation du tch’an chinois), une large partie de leur architecture, de leur peinture et de leur statuaire. Tout faux. Car, engoncés dans un territoire trop petit, les Japonais subissent aussi le carcan d’une histoire sans Histoire. L’Empereur descend en droite ligne de la déesse Amaterasu qui a fondé le Japon. Pas un seul changement sur plus de vingt siècles. Pas d’envahisseur : les Chinois ont essayé une fois mais les vents divins (les kamikaze) on dispersé leur flotte. Leur Histoire est aussi petite que leur territoire. Tout ça ne vous arme pas vraiment. Ce qui les sauve, c’est leur incommensurable orgueil. Leur fierté nationale. Les Japonais n’ont peur de rien. Selon nos critères, ils sont tout simplement fous, mais ne leur dites jamais ça, ils ne vous croiraient pas. Regardez Watanabe Kazuo. Opposant à l’amiral Tojo, on le colle en prison. Sans procès. Il décide alors de se trouver une raison de survivre et s’attaque à la traduction des œuvres complètes de Rabelais, pensant d’une part que ce serait assez long pour l’occuper, d’autre part que la pensée et le rire de Rabelais l’aideraient à tenir le coup. Ce qui s’avéra exact. Il y a des exceptions, mais elles sont exceptionnelles. Par exemple Mori Arinori, Ministre de l’Education de l’Empereur Meiji qui, après voir organisé le système éducatif japonais, se mit en devoir de réclamer des droits égaux pour les femmes, l’abandon du japonais comme langue officielle et une société dégagée de tous principes religieux. D’un coup de couteau bien placé, un moine se chargea de l’envoyer ad patres réfléchir à la pérennité de la société japonaise. Ceci dit, les femmes japonaises ont pratiquement conquis leur égalité, tout le monde parle anglais et le système éducatif japonais est l’un des meilleurs au monde. Pour l’anecdote, son petit-fils a été un grand philosophe, un enseignant exceptionnel, un organiste talentueux qui vénérait Bach et un spécialiste incontestable du foie gras de canard. Comme quoi, on peut changer, même quand on est Japonais. Ce n’est pas une plaisanterie. Les Japonais ont des champs tout petits. Alors, quand ils les labourent, c’est à fond (c’est juste une image, on ne laboure pas les rizières). S’ils aiment le foie gras, ils sont capables de devenir les champions du monde de la connaissance du foie gras. Ils vont au fond des choses. Mishima, dans les années 70, s’habillait en SS parce qu’il se sentait des affinités avec le nazisme. Et puis, il s’est ouvert le ventre. A fond. Ils n’ont pas le choix. Le monde est si vaste et le Japon si petit. Celui qui a le mieux compris le fonctionnement japonais, c’est Pierre Boulle. Pas à cause de La Planète des Singes, son livre le plus connu. Dans Le jardin de Kanashima, il met en scène un spécialiste japonais des fusées en compétition avec les Américains pour être le premier sur la Lune. Le problème, pour tout le monde, c’est le retour. Kanashima sera le premier à aller sur la Lune parce qu’il règle le problème du retour en ne revenant pas. C’est ça le Japon. Le problème, c’est pas de revenir, c’est d’être le premier. De montrer au monde que la taille importe moins que la détermination. Parce qu’aucune mer, aucun volcan ne peut limiter la détermination. Petit mais costaud.

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