LE TIBET N'EXISTE PAS

Merde. Ça commence mal….. Pourtant tout le monde connaît et tout le monde sait où c’est. Faut se méfier de ce que tout le monde connaît : Galilée a failli y laisser la peau. Bon, alors où c’est ? Dans la haute vallée du Brahmapoutre. Ben oui, aussi. Sur les pentes de l’Himalaya du sud ? Ben oui, aussi, au Ladakh, au Népal. Au Népal ? Ben oui, les Sherpas sont des Tibétains comme le montre le suffixe PA (pardon à mes maîtres, on dit « la particule enclitique » en linguistique). PA, ça signifie que ce sont des hommes et c’est du tibétain. C’est un peu en Russie, je vous l’ai dit. Là-bas, on dit « Bouryatie » mais c’est quasiment pareil. Au Sichuan aussi. Comment ? En Chine ? Ben oui. Au printemps, depuis la petite ville de Ya’an, au Sichuan, va démarrer la transhumance des nomades tibétains. Je vous rassure, on n’y organise pas de voyage. Il n’y a que quelques dizaines de bergers tibétains avec leurs troupeaux qui remontent pour l’été sur les hauts plateaux. J’ai vu des images. C’est chouette. Mais c’est pas au Tibet. Enfin, pour nous. Parce que eux, c’est des Tibétains et ils ne se posent pas trop la question de savoir où est le Tibet. Pareil pour les Lolos, ces Tibétains primitifs du Yunnan. Pourquoi je dis primitifs ? Ben parce qu’ils sont pas trop Tibétains, les Lolos. Déjà le nom….

C’est chiant. Y’a pas de frontières politiques. Forcément, ils sont pas indépendants. C’est pas faute d’essayer, remarquez. Géographiquement, c’est pareil. Les limites sont floues. Elles sont floues pour nous qui croyons aux frontières « naturelles », les fleuves, les lignes de crêtes…. Moi, je suis pas trop d’accord, je sais que les montagnards regardent plus les mecs qui sont de l’autre côté du col que ceux qui sont dans la plaine. J’aurais tendance à dire que le Tibet, c’est l’Himalaya et tous ses versants. C’est grand, regardez une carte. Historiquement, c’est le bordel. Quand vous pensez qu’au 5eme ou 6eme siècle (dans ces eaux là, pas envie de vérifier), les Tibétains prennent Xian, capitale de la Chine. Les Tibétains ? pas tous. Les guerriers du Kham et de l’Amdo. Après, c’est que je t’envoie des ambassades, que tu es mon vassal, que non, je suis ton égal, et « tu m’as fait des cadeaux, c’est une preuve » mais « pas du tout, c’était juste un présent de bon voisinage » et « si tu bouges, je t’envoie mon armée » et « viens ici si t’es un homme ». Admettons, le Tibet, c’est culturel. Mais là, on n’est pas non plus sortis de la merde. Une langue ? Oui, avec plein de variantes : ces gens là n’ont même pas une Académie pour codifier tout ça et la langue a subi pas mal de variations. Une religion ? Admettons. Pour simplifier, on va dire le bouddhisme tantrique, c’est à dire un bouddhisme plus ou moins mâtiné de pratiques chamaniques. Dans certains monastères de l’Est, les jeunes moines se masturbent dans des vases rituels pour que les vieux moines se régénèrent en buvant leur sperme. Houah, l’autre, c’est pas du bouddhisme, ça !!! Peut être. Mais je ne suis pas qualifié, moi, j’ai du mal à accepter le sang du Christ, alors le sperme du moinillon, t’imagines….. Où commence le bouddhisme, où finit le chamanisme ? Je me sens pas de tracer une limite. Je dis ça, parce que, comme on en parlait, un bon copain me dit que « je le balade ». C’est une opinion que j’aime bien. Mon copain,il est intelligent et si je le balade c’est que je suis pas tout à fait idiot. J’ai créé une collection « Domaine Tibétain » en 1986, pour aider à mieux comprendre le Tibet. J’avais alors plein de certitudes. Plus j’ai lu, plus j’ai publié, et moins j’ai compris. J’ai rencontré plein de spécialistes, je suis allé chez les fils de Jacques Bacot travailler sur les archives, j’ai passé des après-midi à Guimet avec Gilles Béguin. Jean Mansion, mon directeur de collection, me sortait toujours de nouveaux textes, des thangkas sublimes, des bronzes kashmiris qui sont aujourd’hui à Guimet, et plus j’apprenais, plus j’étais paumé. Il me manquait un truc : l’enracinement dans une conviction, ce genre de choses qui permet de balayer tout texte contraire à ce qu’on a décidé de croire. C’est vrai, merde, si on commence à écouter les contradicteurs, on risque de douter. Le Tibet est comme le Pays basque : une création de l’esprit. Un « truc » qui n’a aucune existence, ni historique, ni géographique, ni politique, un objet flottant. C’est pour ça qu’il n’est pas menacé et c’est pour ça qu’il est très fort parce que, comme il n’a pas de limites, on n’a pas de prise sur lui. Personne ne peut envahir un pays qui n’existe pas. C’est pour ça que le Dalai Lama (qui est sacrément malin) refuse que le Tibet ait une existence politique. Parce que, si on inscrit le Tibet dans la matière, il est foutu. Il doit rester impalpable. On devrait penser à ça : personne ne peut se saisir de quelque chose qui n’existe pas sauf dans l’esprit des gens. Parce que l’esprit, éventuellement, c’est achetable. Mais ça reste insaisissable. Et pour moi, le Tibet c’est dans la tête. Pas sur les cartes.

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