LA VRAIE PENSEE

J’ai profité de ces vacances pour relire un peu. Van Gulik, entre autres. Pas les histoires du Juge Ti, mais son maître ouvrage sur La vie sexuelle dans la Chine ancienne. Ne salivez pas, ça ne parle pas de sexe.

Je ne peux pas résister au plaisir de vous livrer cet extrait de la conclusion, écrite en 1961, avant même la Révolution Culturelle : Ceux qui parlent d’une civilisation chinoise statique ont raison dans la mesure où le qualificatif s’applique aux principes fondamentaux. Le Chinois pose sur la vie le regard d’un homme qui entend vivre en harmonie avec les forces originelles de la Nature. De siècle en siècle, c’est vrai, cette attitude a perduré avec une étonnante constance. Or, du fait même de cette stabilité d’assises, les Chinois ont pu opérer dans la superstructure, chaque fois que la nécessité s’en imposait, des changements énergiques et complets ; ou encore, ils ont pu supporter que ces changements fussent opérés par ou grâce à des forces étrangères. Ainsi, cette civilisation foncièrement statique s’est révélée, de fait, extrêmement dynamique. Les Chinois ont toujours fait, dans les temps anciens ou dans les plus récents, des concessions à l’influence extérieure. Ils ont reconnu – souvent à contrecoeur, il faut le dire – que les civilisations étrangères offraient des particularités qu’il serait bon d’adapter ; et ils se sont montrés parfaitement capables d’effectuer ces adaptations, une fois qu’ils le voulaient fermement. Car les Chinois croient au renouveau pourvu qu’ils en soient effectivement les artisans…. Ils s’inclinent sous l’influence, voire la domination temporaire de l’étranger, parce qu’ils ont une souveraine confiance dans la force de leur sang et de leur nombre. Ils ne doutent pas de l’emporter à la fin et de conquérir toujours leurs conquérants, dans le domaine de l’esprit comme dans celui de la matière. L’Histoire paraît justifier cette très haute assurance. D’autres civilisations ont péri ; celle-là demeure. D’autres races ont disparu, se sont dispersées, ont perdu leur identité politique : les Chinois ont survécu et se multiplient. Ils gardent leur identité, tant raciale que politique. L’intelligence et la clairvoyance de ce texte sidèrent. En 1961, la Chine se débat dans les problèmes du Grand Bond en Avant et souffre d’une des plus grandes famines de son histoire (entre 15 et 30 millions de morts). Et Van Gulik nous explique que ça n’a pas de sens. Ce sont les changements de ce qu’il appelle « la superstructure » et qui n’a aucune importance car elle n’existerait pas sans l’assise. Il existe une harmonie entre l’assise et la superstructure, entre le statique et le dynamique, entre le yin et le yang, entre le masculin et le féminin. Dans ce texte, Van Gulik annonce, sans le savoir, les prises de position de Deng Xiaoping, trente ans plus tard. Il nous donne les raisons du rebond économique chinois qui ne manquera pas de se produire. Il nous donne en même temps, une leçon de vie : il faut être très statique pour être dynamique. On ne peut progresser que si on ne change pas.. Pour nous, c’est inconcevable. Enfants de Descartes, nous avons du mal à ne pas choisir : progressiste ou conservateur ? En fait, en caricaturant un peu, Van Gulik nous explique que, finalement, le marxisme, cette théorie du progrès fondée sur l’Histoire va assez bien à la Chine. Il faut connaître hier pour fabriquer demain. Il en va de même du livre. La presse nous bassine sans cesse avec des nouveautés qui n’existeraient pas sans les livres du passé. Les vraies nouveautés sont celles qui sont appelées à devenir des classiques. Les autres ne sont qu’ombres fuyantes et plaisir évanescent. C’est la fierté de notre métier de savoir distinguer dans le nouveau ce qui est appelé à durer, à rester dans les bibliothèques, à se transmettre de génération en génération. 90% des livres qui sortent sont destinés à être oubliés, à s’évanouir comme une rosée séchant au soleil du Savoir. Tout en lisant Van Gulik, je suis allé me promener dans quelques vide-greniers provençaux. J’aime bien les vide-greniers où je n’achète pas. J’y vais seulement pour voir épandus dans des caisses ou jetés sur le sol, les best-sellers d’hier dont personne ne veut plus, même à vil prix. Tous ces romans dont on nous affirmait qu’ils étaient extraordinaires, tous ces auteurs aux tirages pharaoniques, tous ces pseudo-essais, ces pseudo-documents, ces livres parfois couverts de prix « littéraires » devenus des objets encombrants qui envahissent les caves et finiront à la benne. C’est une leçon pour un libraire : on ne devrait vendre que des livres destinés à être relus. Mais c’est dur parfois d’aller contre la vox populi.

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