COEURS DE METIER

Nous avons souvent cette discussion entre libraires : qu’est-ce que notre « cœur de métier » ? Ce qui suppose de savoir ce qu’est notre métier. C’est simple, en fait : nous sommes libraires de voyages. Nous vendons aux voyageurs des documents pour préparer leurs voyages. Tous leurs voyages. Quels qu’ils soient. C’est dire que notre cœur de métier est plus vaste qu’il n’y paraît. Car si pour certains, c’est facile, par exemple, une randonnée hivernale en remontant le fleuve Zanskar ou une croisière le long du Nil, pour d’autres, c’est un peu plus complexe. Un voyage à la rencontre des ethnies bantoues. Une balade à cheval jusqu’aux sources du Mékong. La découverte des villages louisianais où sont nés les plus grands musiciens de jazz. La recherche des sites préhistoriques dans le Pérou du sud. Ce sont juste quelques exemples tirés de notre quotidien. Là, les guides classiques sont inopérants. Ou, à tout le moins, insuffisants.

Connaître les grandes collections de guides, françaises ou anglo-saxonnes, c’est assez simple : il en existe moins de vingt. Chacune à ses spécificités, ses rédacteurs, plus ou moins bons sur une région,ses cartographes. Encore que l’avènement des systèmes d’information géographiques a singulièrement réduit les écarts. Le problème de la cartographie est un peu plus complexe. Là encore, les grandes séries sont assez fiables dès lors que les échelles restent médiocres. Après, on rentre dans la topographie, domaine des Instituts géographiques. Il suffit de les connaître. Ils sont moins de soixante à publier et à commercialiser leurs produits. Là, les problèmes sont techniques, c’est à dire triviaux. Posséder les tableaux d’assemblage, savoir déterminer les feuilles, c’est assez simple. Tout libraire prétendant s’occuper de voyages devrait savoir le faire. Mais alors, où est la difficulté ? Il n’y en a qu’une, mais elle est de taille : c’est de faire coller ces produits aux besoins réels des voyageurs. D’arriver à cette alchimie fine qui fait que l’un aura besoin d’un roman, l’autre une étude universitaire complexe, le troisième une carte géologique et celui d’après voudra des informations sur les bouquetins de l’Himalaya. Jadis, on pouvait dire que ça n’existait pas. Aujourd’hui, grâce à Internet, c’est bel et bien fini. Le libraire démiurge est mort. Le savoir est partagé. Il n’est plus qu’une question « Avez vous…. ? » et une question connexe : « Pouvez vous avoir…. ? ». A nous de dire si oui ou non, quand et à quel prix. En fait, Internet n’a rien changé quoique puissent en penser mes jeunes collaborateurs. Dans les années 1970, j’ai eu le privilège de vendre des livres à Jean-Christophe Averty qui était alors l’une des icônes de la télévision. Il n’achetait que des livres américains sur les Etats du sud et le jazz, sa passion. Il arrivait avec des listes, des références précises et me demandait : « Pouvez vous m’avoir … ? ». Simplement, au lieu de glaner ses informations en un clic de souris, il mettait des mois à les collecter auprès d’un dense réseau de correspondants tout aussi passionnés que lui. La différence était dans ce rapport au temps. Pour le reste, le boulot était le même : trouver le fournisseur, commander, réceptionner, téléphoner. Le quotidien du libraire, en fait. Tout ceci pour dire que notre « cœur de métier », c’est vous, le client. Pas de savoir si nous avons bien la dernière édition du Routard sur le Chili. Oui, nous avons bien la dernière édition et nous pouvons vous dire si la suivante sera publiée dans un mois ou dans six mois. Avec des erreurs parfois. Nous sommes des êtres humains, après tout. En fait, l’essentiel de notre travail, c’est de naviguer dans nos stocks. De nous demander si ce que nous pouvons offrir sur le Niger ou la Slovaquie va vraiment vous aider. Si vous allez y trouver les informations qui vous conviennent. De nous mettre à votre place en nous posant plein de questions : on a plein de livres sur le Tibet méridional, rien sur le Tibet oriental. Alors, quand un éditeur américain sort un titre, on le prend. Parce qu’il comble un manque et que ce manque est peut-être le vôtre. Et puis, pour être francs, on adore nos lacunes. Parce que vous allez les remarquer, nous poser des questions, nous pousser dans nos retranchements. Vous allez nous demander des livres improbables que nous allons essayer de vous procurer. Juste pour vous voir revenir quand nous vous téléphonerons en disant « il est là ». Mieux encore, si nous pouvons vous dire « Bien sûr que nous l’avons », juste parce que nous avons anticipé votre désir. Ceci est une actu que je dédie à Frank Lemaitre qui a dirigé avec brio l’agence Nomade-Aventure. Il y a un an, Frank est venu me voir en me disant, goguenard, qu’il avait dégotté un guide des bed and breakfast en Norvège édité chez un éditeur de Bâton Rouge (Louisiane). Personne de sensé n’irait chercher un guide de Norvège à Bâton Rouge. Seulement, voilà. Libraire, c’est pas un métier sensé. C’est pour ça que ce guide est devenu une de nos meilleures ventes.

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