Handicaps et voyage

Certains mots ont des pouvoirs. Ils m’ont souvent fait rire, pleurer ou aimer. Parfois, ils créent des sentiments plus déplaisants. Il en est un en particulier qui crée la gêne, la peur même. Dans nos métiers liés au voyage, nous faisons tout pour l’oublier. Il n’a pourtant rien de mauvais ou d’insultant. Il s’agit du Handicap. Trop souvent, on entend dire que l’intérêt est minime. Que le malvoyant ne peut apprécier la vue des pyramides, le malentendant le mambo de Cuba. Personne ne dit ça ? Non, le regard suffit généralement. Alors que le voyage est un droit, reconnu depuis 2007 par l’ONU. Faire en sorte que les personnes handicapées aient accès aux services des personnes et organismes chargés d’organiser des activités récréatives, de tourisme et de loisir et des activités sportives.

© Eric Garault

Alors parlons-en. Du voyage et du handicap. Bien souvent, cela n’intéresse que les personnes directement touchées. Mais pas toujours. Je n’ai aucun problème moteur, visuel, auditif ou mental. Je ne suis pas non plus sensibilisé par un proche. Mais des rencontres ont suffi à m’éveiller au sujet.

La première rencontre se passe cette année. Je tenais alors un stand pour un éditeur de voyage au salon du tourisme. Au cours d’un après-midi, je suis interpelé par une voix.

– Ca fait rêver toutes ces destinations.

C’était ma première rencontre avec Nicolas. Il a une trentaine d’année, Nicolas, une bonne tête, un grand sourire. Il est informaticien et a décidé, en ce samedi, de se promener au salon du tourisme parce qu’il cherche la prochaine destination de ses vacances.

Ah… Oui… Nicolas est aussi en fauteuil motorisé.

Alors on papote avec Nicolas. Où il a été. Où il veut aller. Il est venu aujourd’hui pour se renseigner sur le handi-tourisme. Il y a un stand d’association. Malheureusement, il ne veut pas voyager en groupe. Il veut du voyage d’aventure, il veut explorer et sortir des sentiers battus.

Nicolas, il veut aussi partir sur l’Ile Maurice avec la jolie fille du stand. C’est notre premier éclat de rire en commun. Depuis, il est parti en voyage Nicolas. Sans la jolie femme du stand Ile Maurice, mais je ne doute pas des belles rencontres faites.

La deuxième est elle aussi une personne extraordinaire. Marie-Odile Vincent. Qui se livre au jeu de l’interview pour le blog.

Baptiste : Qui es-tu ? Où travailles-tu ? 

Marie-Odile : J’ai une particularité que je ne peux cacher à personne : je suis, en effet, une femme en fauteuil roulant. Passionnée de voyages, j’ai décidé il y a quelques années de m’investir dans l’univers du tourisme, comme si j’avais une mission bien particulière, comme un défi à relever, à réaliser dans ce secteur de la vie économique. De nature volontaire et optimiste, j’ai une croyance, qui, telle une seconde peau, entend depuis toujours bousculer quelques vérités que la société a à l’égard des personnes handicapées. Et je suis convaincue que c’est notre participation active qui fera tomber barrières et tabous. Oui c’est de notre accompagnement que l’autonomie à laquelle nous aspirons sera légitimée aux yeux de tous. J’aime à dire aux diktats de la rentabilité que nous sommes, nous personnes handicapées, une source de revenus que les économies ne devraient pas négliger. Plus que quiconque, pour satisfaire à notre mobilité, nous consommons des services personnalisés partout où nous allons et véhiculons dans nos roulettes qualité, innovation et anticipation, ces valeurs mêmes qui sont les garants de vos produits et services de demain. C’est pourquoi je suis consultante Voyages accessibles chez Comptoir des Voyages

B : Quelles sont tes missions chez Comptoir ?

MO : Développer une offre de voyages répondant aux besoins d’accessibilité et aux envies de voyager de la clientèle handicapée moteur en collaboration étroite avec les équipes de vente. Au nombre de 30, chaque comptoir est concerné, chacun devant avoir au moins une destination accessible dans son catalogue. Je forme tous les conseillers afin qu’ils sachent accueillir un client handicapé comme n’importe quel autre client, je mets à sa disposition des outils qui l’aident à définir les besoins, je valide chaque voyage et j’assure la communication de notre offre.

B : Pourquoi as-tu choisi le voyage/handicap ? 

MO : Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, ce sont les livres qui m’ont donné ce goût du voyage et qui sont les initiateurs de cette addiction incurable. Si Kessel, Monfreid, Loti et Hemingway ont été les maîtres de mes premières évasions, je me revois dessiner un ascenseur conçu pour descendre en fauteuil roulant au cœur des volcans…la faute à Tazieff, dévoré dans la Bibliothèque verte. Et les aventurières ne sont pas en reste car j’aurais tout donné pour être Isabelle Eberhardt, Vivienne de Watteville ou dans les bras de Robert Redford !! J’ai toujours été étonnée que l’ingénierie touristique se sente si peu concernée par ce segment qui touche 15% de la population mondiale selon les derniers chiffres de l’OMS. Alors qu’en Amérique du Nord on n’hésite plus à publier régulièrement des statistiques sur les revenus générés par le tourisme accessible, le reste du monde se sent toujours suspecté à l’évocation d’une quelconque rentabilité économique de celui-ci. Coûts de l’accessibilité et responsabilité s’opposent depuis plusieurs générations à toute notion de bénéfices pour tous. Et pourtant les personnes handicapées, de plus en plus nombreuses dans la vie active, ont un pouvoir d’achat qui s’accorde à leur désir de voyager aujourd’hui comme tout le monde. Ce qui leur manque ? C’est l’accès à l’information, cette information même qui permet à tout un chacun, handicap ou pas de faire un choix en toute connaissance de cause parce qu’elle répond à trois critères indispensables : descriptif, pertinent et être à jour. J’ai la légitimité d’accompagner sans tabou l’expertise des professionnels du tourisme, c’est pour cela que j’ai choisi de développer ma citoyenneté dans le tourisme accessible.

B : Comment prépare-t-on un voyage accessible ? 

MO : L’idée de mobilité est inhérente au concept de voyage. Ce mot même qui sent si bon l’ailleurs, nous remet immédiatement les pieds sur terre dès qu’on parle de voyage accessible. Avec cette question fondamentale du « Comment vais-je me déplacer ?  » c’est ici le nœud gordien, l’épicentre qui fait trembler voyageurs handicapés et professionnels, c’est le premier maillon de la chaîne pour une offre accessible à maîtriser. Car sans réponse à une mobilité, pas de voyage ! De l’aérien aux transferts et visites sur place, le déplacement est le frein majeur qu’opposent les personnes handicapées à leur envie de voyager.  Si préparer un voyage accessible demande de connaître parfaitement ses produits notamment les hébergements que l’on va proposer, il impose au voyageur handicapé de communiquer quelques renseignements de bon sens, ce qui lui sera toujours utile quoi qu’il fasse dans son quotidien. Ainsi comment savoir si mon fauteuil roulant va passer la porte de la salle de bain si je n’en connais pas la largeur ? À l’inverse comment savoir si je vais passer la largeur de la porte de la salle de bain si je ne connais pas la largeur de mon fauteuil roulant ? D’un côté un travail de collecte qui devient moins fastidieux quand on capitalise les données, de l’autre une connaissance de soi et de ses besoins qui permet bien souvent de dépasser son handicap pour aller à la rencontre de l’autre. Un échange gagnant-gagnant où le factuel prend le dessus sur le pathos pour la bonne cause !

© Eric Garault

B : Quels sont les pays les plus accessibles ? 

MO : Je voudrais rappeler que le handicap n’a pas de frontière et que chaque pays à une population handicapée généralement évaluée à 10%, ce qui n’est pas rien. Je pars donc du principe que nous pouvons aller partout même si nous ne pouvons pas tout voir. Et souvent moi qui perd 90% de mon autonomie quand je voyage, alors que je suis très attachée à mon indépendance au quotidien, il m’est arrivé d’être plus heureuse dans un pays où l’accessibilité est nulle que dans un pays où elle existe. Simplement parce que dans les pays anglo-saxons comme nordiques, elle a oublié, dans sa volonté de normalisation, de prendre en compte les besoins de tous ceux qui comme moi n’ont ni force dans les bras ni équilibre. Des toilettes surélevés sur un socle en béton, c’est la double peine assurée !  Si les pays précurseurs ont une accessibilité vieillissante qu’ils ont du mal à remettre en cause, les pays d’Europe du Sud comme l’Espagne, l’Italie et le Portugal on fait des progrès remarquables. Nombre d’acteurs touristiques engagés développent de vrais services sur des sites internet qui affichent une information détaillée et actualisée, ce qui devrait inspirer USA et Suède pour ne citer qu’eux à sortir l’information accessible de sa confidentialité !  Ne jamais oublier qu’aucun handicap ne ressemble à un autre et qu’aucun handicap ne se vit comme un autre. L’accessibilité doit revêtir les couleurs d’un pays et proposer des activités et services différents à chaque fois tout en répondant a ses fondamentaux que sont la mobilité et l’hébergement.

B : Quelles questions ne se posent jamais les personnes non handicapées ?

Elles sont nombreuses et souvent de l’ordre de l’intime. C’est pour cette raison qu’ il est nécessaire d’avoir les bons outils pour ne poser que les questions utiles, celles qui servent le projet de voyage et qui permettent à chacun de dépasser sa gêne et se peurs. Du rythme du voyage à l’accès aux toilettes,  les questions doivent amener le client à parler de lui. De ses habitudes, de ses contraintes, de ses limites, il faut l’aider à exprimer ses besoins dans une relation  de confiance. Mais qui sait que la largeur de la porte des toilettes dans un avion est de 35cm, qu’une chambre dite accessible ne signifie pas que l’entrée de l’hôtel est sans marche,  que tout passager handicapé sort de l’appareil après tout le monde et qu’en en cas de correspondance, il est nécessaire de prévoir 2 fois plus de temps ? Se pose-t-on la question d’une entrée secondaire, celle réservée au personnel ou aux livraisons, celle que j’appelle l’entrée des artistes, cachée sur le côté  et qui contrairement à la volée de marches de l’entrée principale rend soudainement tel hôtel ou tel musée accessibles ? Enfin ce n’est pas parce qu’une personne est en fauteuil roulant qu’elle ne peut se mettre debout. Une question utile pour le choix du véhicule car si votre voyageur handicapé peut se mettre debout lui demander, s‘il peut se transférer seul de son fauteuil au siège de la voiture, tous ses déplacements vont s’en trouver faciliter lors de son voyage. On ne peut se mettre à la place de l’autre et cela ne présente pas beaucoup d’intérêt. Comprendre les besoins est une vraie compétence tout comme inviter son client à dire quels sont les bons gestes pour que le meilleur service lui soit rendu quand il sera sur place.

N’hésitez jamais à penser aux questions que vous vous poseriez si vous organisiez un voyage pour un enfant et tentez l’expérience de vous mettre assis lors de vos repérages. Vous verrez ainsi une chambre d’hôtel quelle est la hauteur du lit et si vos genoux passent sous le bloc du lavabopour atteindre le robinet.  Le sésame de l’accessibilité ? C’est le bon sens. Mis en oeuvre, c’est l’assurance du bon réflexe ! 

B : Merci Marie-Odile. Pour ton temps. Pour ta disponibilité et surtout pour ta passion. 

Alors pour ces raisons, j’ai envie de vous parler voyage accessible, de vous présenter les guides spécifiques pour préparer vos voyages. Un jour, cet article deviendra obsolète. Tous les guides aborderont le handicap. Mais le chemin est encore long. Surtout quand on a encore ses deux jambes. 

Guide des handi-voyageurs et guide de la France accessible. 

Le petit futé est un éditeur bien connu pour le libraire que je suis. Cet éditeur, en plus de proposer des guides sur la plupart des destinations (seul à ce jour en français sur Djibouti, le Kirghizistan ou encore les croisières sur la Volga) publie d’excellents guides thématiques. Il édite ainsi pas moins de deux guides sur le sujet.

Le guide de la France accessible, qui aborde l’hébergement, les visites ou les loisirs en France pour les personnes atteintes de handicap. Ce guide présente, département par département, les activités accessibles, les restaurants, les hôtels. Un système ingénieux d’icônes permet de se repérer selon son handicap. Selon que le lieu est accessible au handicap moteur, mental, visuel ou auditif.

Le guide des handi-voyageurs (où nous retrouvons notre amie Marie-Odile dans les remerciements). Ce guide aborde tous les aspects du voyage. Des conseils, des bons plans pour voyager. Un listing des compagnies aériennes avec un service adapté, les agences de voyage accessibles, les associations, les labels. Tous ces éléments pour une organisation sérieuse du voyage.  Le guide vous propose ensuite, de commencer le voyage en listant les destinations. Du Brésil à la Thaïlande, les destinations accessibles y sont. J’y ai même pris des bonnes adresses pour moi. L’handi-voyageur est avant tout un voyageur.

 

Le deuxième éditeur s’appelle Toujours un chemin. Celui-ci ne propose pas des guides thématiques mais des destinations. L’éditeur s’est spécialisé sur les grandes capitales. Au catalogue, dix-sept villes dont notamment Barcelone, Dublin, Rome ou Amsterdam. Parfois, il faut savoir être technique. Ce guide le prouve intelligemment. Il indique ainsi la largeur de la porte pour entrer, la hauteur des toilettes, celle des marches, etc. Inutile ? Non, car ne pas avoir ce renseignement peut transformer la beauté du voyage en un véritable enfer. Alors bravo pour cette initiative. Vivement que le catalogue s’étoffe.

 

 

Enfin, un peu de lecture. Là aussi, une jolie rencontre. Il y a quelques mois, j’ai vu arriver un jeune homme dans ma librairie. Une béquille dans chaque main. Il me dit alors une phrase que je n’oublierai pas de sitôt.

– Salut, je viens de faire le tour du monde… en vélo. Je cherche un éditeur pour publier mes textes.

Etienne est atteint du syndrome de Little. Alors après des longs mois d’hospitalisation, des années d’immobilisation, il voulait voir le monde. Son parcours me coupe le souffle. Je lui explique alors le chemin de croix que représente de se faire éditer. Je lui indique tout de même les éditeurs susceptibles de l’éditer et il repart. Je lui propose l’ascenseur, qu’il refuse. Evidemment.

Dans ma vie de libraire de voyage, on vient me proposer deux ou trois fois par jour d’éditer des récits de voyage. Parfois, je vois un des auteurs revenir avec son livre. Souvent, il l’a lui même payé. Le monde de l’édition est ainsi fait qu’il y a bien peu d’élus. Je ne croyais donc pas revoir Etienne. Ou dans quelques années. Je n’avais alors pas compris qui j’avais en face de moi. Etienne a traversé les Amériques Sud et Nord à vélo malgré son handicap. Aucune porte d’édition ne sera infranchissable. Alors à peine quelques semaines plus tard, il revient me voir. Son livre en main. Il sourit Etienne. Il a réussi son pari. Et son livre est dans ma librairie. Petite victoire au regard de son parcours. Mais elle est bien belle cette victoire je trouve.

Voici donc ma sélection. Elle est légère. La production l’est. Mais comme le handicap est affaire de tous, je serais ravi d’avoir vos commentaires en cas d’oubli. Comme certains éditeurs, qui, loin des regards, font eux aussi leurs chemins. Je serais ravi que soient donnés les noms des associations qui oeuvrent souvent en silence à nous faire tous voyager.

Et je me ferais alors un plaisir d’accueillir tous ces ouvrages, livres lus ou en braille, pratiques, inventifs et intelligents.

La librairie est accessible par un escalier. Mais dispose d’un ascenseur sur demande. Les toilettes aux normes. Les marches à l’intérieur font huit cm. C’est beaucoup huit centimètres. Beaucoup trop. Parler du handicap c’est également dénoncer ses propres fautes ou manquements.

6 Comments

  • Répondre juin 27, 2013

    Julie Vincent

    Bravo! Très bel article, merci pour ce partage

  • Répondre juin 27, 2013

    Fiquet Claire

    C’est aussi un plaisir de lire des articles écrits par de belles personnes.
    Les belles rencontres ne sont jamais le fruit du hasard, elles existent pour les gens de coeur.
    C’est un beau et long voyage pour que les personnes porteuses de handicap puissent vivre comme tout à chacun des expériences extraordinaires au sens littéral. Le voyage commence dans la vie de tous les jours, en apprenant à nous connaitre pour nous comprendre, comme en voyage on cherche à comprendre d’autres cultures.
    Bravo pour cette lucarne sur les possibles!
    Claire
    Je ne suis pas porteuse de handicap, je suis une personne ordinaire.

    • Répondre juin 27, 2013

      Baptiste Gros

      Merci Claire pour ce joli message.

  • Répondre juin 28, 2013

    Repessé Dominique-Laurence

    Merci Baptiste de soutenir avec cette belle écriture ceux qui oeuvrent pour les voyages accessibles. Parce que rêver, rencontrer, partager c’est peut-être encore plus fort quand on vit une limitation physique, mentale, psychique ou sensorielle.
    Auteure du guide Handivoyageurs (ma grande oeuvre) c’est une grande fierté pour moi d’avoir conçu et rédigé cet ouvrage.
    Aujourd’hui, mon point de vue n’a pas changé : partageons, échangeons, incitons (et râlons, si nécessaire !).
    Très cordialement

  • Répondre juillet 11, 2013

    Reco

    Handicaps et voyage, voilà deux mots qui ont du mal à coexister comme si les handicapés effrayaient les voyageurs valides mais aussi les sociétés de transport et les voyagistes. Il est temps que les uns et les autres se souviennent que les handicapés aspirent aux mêmes plaisirs que nous. Ce sont des citoyens comme les autres et non des oubliés de la vie. Cessons de cantonner les handicapés dans des associations, laissons-les se mêler aux valides pour mieux les connaître.

  • Répondre mars 9, 2015

    Vonnie

    Article très intéressant.

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