L’EUROPE ! ! ! L’EUROPE ! ! ! L’EUROPE ! ! !

Bon. C’est fini. On a voté. Pour. Contre. Certains pour une Europe sociale, d’autres pour une Europe fédérale, ou libérale, ou verte… Je pensais au Général De Gaulle : « Il ne suffit pas de dire l’Europe ! l’Europe ! en sautant comme un cabri…. »

Moi, comme d’habitude, je regarde une carte. C’est grand l’Europe, c’est varié, c’est un territoire géographiquement complexe. Peut-être qu’avant de vouloir faire l’Europe sociale, libérale, fédérale, verte, on pourrait essayer de compenser ces différences géographiques. Parce qu’il faut pas se raconter des craques : c’est pas demain que la vigne poussera à Kiruna, réchauffement climatique ou pas. Prenez deux mômes : un qui naît à Kiruna et un qui naît à Palerme. Le premier, il est sûr que tout au long de sa vie, il va devoir payer mille fois plus (ou dix mille ou cinq cents, on s’en fout, ça ne change rien à la démonstration) pour sa lumière et son chauffage. Je parle même pas de l’isolation de la maison, du double vitrage et des couvertures en pure laine vierge. Et le sirop contre la toux. Ça te plombe un budget de naître à Kiruna. Et puis à Kiruna, si t’as envie de manger du poisson, faut attendre le gros camion Volvo. A condition que la route soit déneigée. A Palerme, t’as toujours un copain pêcheur qui t’apporte les anchois sur le coup de l’heure de l’apéro. Par contre, à Palerme, c’est le gigot de renne aux myrtilles qui te vide le compte en banque. Remarquez, c’est pas grave, j’ai jamais rencontré un Sicilien passionné de gigot de renne aux myrtilles. Aujourd’hui, l’Europe c’est ça : une immense injustice géographique, de fantastiques disproportions dans l’accès aux conditions de vie. Des autoroutes qui drainent au meilleur coût les marchandises vers des villes gavées et des petites villes de montagne qu’on ne peut ravitailler qu’au prix d’heures de routes tortueuses. On pourrait (on devrait) s’amuser à faire le catalogue de ces injustices. Pas par pays, ça n’a plus d’intérêt. Un catalogue typologique qui montrerait vraisemblablement qu’une petite ville isolée dans les montagnes souffre des mêmes injustices en Ecosse et dans les Alpes carniques. Moi, l’utopiste, je rêve d’une Europe qui gommerait ces injustices. C’est pas impossible, techniquement. Je suis bien sûr qu’un ingénieur débutant est capable de modéliser tout ça et de calculer ce que l’injustice climatique coûte au Kirunais par rapport au Limassolite (j’ai pas trouvé plus au sud que Chypre, vu que j’ai fait l’impasse sur les DOM-TOM qui sont pas sur ma carte). Après, c’est facile : tu dégrèves le Lapon et tu surtaxes le Chypriote pour rétablir la balance. Mon truc, il est pas idéologique. Y’a pas de population socialement défavorisée, pas de lutte des classes, juste un truc technique que les fonctionnaires européens devraient parfaitement maîtriser au lieu de nous expliquer que c’est pas bien de gaver les canards et de tuer les toros de combat. La phrase précédente est destinée à montrer que je suis issu d’une population méridionale et donc favorisée et d’affirmer que je suis prêt à payer (un peu) pour habiter le Paradis. Sans compter que l’impôt sur le soleil allégerait la pression immobilière sur la Côte basque et remettrait Berck-Plage au niveau de Biarritz ou Knokke-le-Zoute au niveau d’Antibes. Parce qu’on se rend pas compte, mais le soleil ça va loin. Quand t’as économisé sur le budget des couvertures, t’as des sous pour aller à l’Opéra. Raison pour laquelle, il y a un Opéra à Palerme et pas à Kiruna. J’imagine un Lapon qui aimerait le soleil, Nathalie Dessay et les anchois à l’apéro (tout le monde sait qu’apéro est l’acronyme d’opéra). C’est sur qu’il vendrait son troupeau de rennes pour acheter un studio à Palerme. J’exagère pas : ça fait belle lurette que la migration a commencé et que les pays du sud se repeuplent de Calédoniens, de Bataves et de Vikings (Calédoniens c’est le mot chic pour Ecossais, rien à voir avec Nouméa). Bien entendu, c’est pas les plus pauvres qui se délocalisent la bronzette, ce qui accentue encore le déséquilibre. Année après année, l’Europe bascule vers le sud ce qui a pour conséquence économique essentielle d’appauvrir les producteurs d’huile de foie de morue et d’enrichir les fabricants d’huile solaire. Et vu que c’est les mecs du Nord qui produisent l’huile de foie de morue et les mecs du Sud qui inventent les cosmétiques, ça aggrave la situation. Les gouvernements aménagent mais les Européens déménagent. Pas tous et pas complètement. Faut avoir des revenus pour déménager mais quand tu les as, c’est tout bon. Tu vends le cottage dans le Kent et tu t’installes à Lectoure. Exemple pas choisi au hasard, la ville natale du Maréchal Lannes devient quasiment un quartier londonien. Bon, tu gardes un pied-à-terre pas loin de la City pour assurer les revenus. On peut parier que la génération suivante ira plus loin. Les pays du Nord, en plus, ils attirent pas trop les immigrés. Ils ont tout contre eux : des langues bizarres, un climat que le Wolof de base apprécie pas trop, des habitudes culturelles et alimentaires curieuses. Ça vaut le coup de se défoncer pour passer Gibraltar, mais le Jutland faut pas exagérer. Du coup, la Scandinavie a la démographie en berne. Nous, pas de bol (ou trop de bol), on est au milieu. On excite les mecs du Sud et les mecs du Nord. On récupère le banquier anglais retraité et le Sénégalais qui a faim. Faut faire avec. Ça nous perturbe le territoire tous ces exogènes qui sont pas pareils. Le banquier retraité, ça va, il y a encore à tondre. Le Sénégalais, c’est moins rentable. Du coup, faut qu’on affine les critères et on risque fort de mater un raciste dans la glace quand on se rase. C’est pas confortable d’habiter un pays tempéré, fertile, avec de grasses prairies et des vignobles de première bourre. On appelle ça une rente de situation. Et les rentes, ça suscite l’impôt. Logique. J’appelle solennellement tous les géographes à travailler sur ce sujet : la régularisation des injustices géographiques par l’impôt. Je sais qu’ils le feront honnêtement, justement. Je le fais le cœur serré : quand ils auront terminé, j’ai plein de copains géographes qui auront anticipé l’évasion fiscale et qui seront partis vivre à Narvik ou Inverness. Et j’aurais tant d’impôts à payer que je pourrais même pas aller leur rendre visite.

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