UNE ESPAGNE CENTRIFUGE

L’Espagne n’existe pas. Et ce n’est pas d’hier. Au Xème siècle, quand Inigo monte sur le trône à Pampelune, il se proclame « roi de toutes les Espagnes ». Au pluriel. Ce pluriel qui peut paraître singulier. Et allez donc à Oviedo, en Asturies. Ils ont un proverbe génial : « Asturias es España. Lo demas, tierras conquistadas ». L’Asturie, c’est l’Espagne, le reste c’est des colonies. Historiquement, c’est vrai ou à peu près vrai. Les Berbères n’ont jamais conquis les terres atlantiques : Asturies, Cantabrie, Galice, provinces basques. Ils ont occupé l’Espagne ocre, les plateaux de Castille, la vallée de l’Ebre, l’Andalousie, toutes ces terres qui ressemblaient à leur terre africaine. Moi, j’ai une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : leurs chevaux n’étaient pas habitués aux verts pâturages. On ne fait pas la guerre avec des chevaux malades.

Bon, vous me direz « C’était il y a longtemps ». Certes. Mais rien n’a changé et surtout pas la ligne de crête. Parce que si vous croyez que les Pyrénées séparent la France de l’Espagne, vous vous mettez le doigt dans l’oeil. Au lieu de prendre l’avion, prenez une voiture et allez passer la frontière à Biriatou. Ce que vous allez traverser entre France et Espagne, c’est un pont. Avec une rivière dessous. C’est pas vraiment une chaîne de montagnes. Le Louis XIV quand il a dit « Il n’y a plus de Pyrénées », il a bien fait marrer entre Bayonne et Bilbao, vu que là, il n’y en avait déjà pas de Pyrénées. La ligne de crête, au niveau de Roncevaux, elle s’infléchit vers le sud et elle suit peu ou prou la ligne du rivage jusqu’en Galice. Elle délimite ce que les Espagnols appellent España verde, l’Espagne verte qui s’oppose à l’Espagne ocre. Nous, quand on regarde une carte, on rentre pas dans ces détails : on voit une Espagne bien carrée, bien délimitée. Y’a bien le Portugal qui gêne un peu, mais depuis le temps, on se dit que c’est pareil. Ouais, ben regardez de plus près. Des voies de passage entre les deux pays, y’en a pas des masses. Les montagnes, les belles sierras bien découpées, par contre, ça abonde. Il y a bel et bien une frontière « naturelle ». Les Portugais sont atlantiques. Les Espagnols restent méditerranéens. OK. Admettons. Deux Espagnes, une verte, une blonde. C’est pareil dans plein de pays. Ben non, c’est pas pareil. Le roi actuel, un Bourbon pourtant, quand il proclame la Constitution après la mort de Franco, il entérine l’existence de quatre langues officielles : basque, catalan, galicien et castillan. Parce que au cas où vous l’auriez pas remarqué, les Espagnols ne parlent pas espagnol : ils parlent castillan. Personne ne dit jamais « lengua española » mais « lengua castellana ». Depuis, les Asturiens ne décolèrent pas : on n’a pas officialisé leur langue, le bable. Bien la peine d’être le berceau de la nation. Faut dire que, vu de l’extérieur, le bable, ça ressemble furieusement au galicien. Dîtes jamais ça à Mieres sous peine de prendre un cours de linguistique interminable. Le bable, c’est le bable. Non mais…. Les Valenciens aussi, ils râlent. La langue valencienne, c’est pas du catalan, même si ça en dérive un peu. Un peu beaucoup. Ceci dit, des pays européens avec quatre langues officielles, vous en connaissez beaucoup ? Avec notre esprit imprégné de jacobinisme, nous avons tendance à balayer tout ça du revers de la main. Pas les Espagnols. Eux, ils sont d’une province, d’une ville, voire d’un quartier. L’Espagne, c’est une commodité, pas vraiment une réalité. Le pays est découpé en « autonomies », pas en régions, et on dira ce qu’on veut, mais une autonomie, ce n’est pas une région. Les autonomies ont d’immenses pouvoirs de police et une grande liberté de fiscalité. Chaque autonomie lève ses impôts, puis discute avec le pouvoir central le montant de la « cupo », la somme d’argent qui sera versée à Madrid pour les dépenses de justice, de diplomatie, de défense. Année après année, les autonomies cherchent à secouer le joug madrilin, à récupérer plus de pouvoir de décision et donc, à filer moins de fric. La grande centrifugeuse fonctionne à plein mais avec une grande discrétion. Même à l’heure de l’Europe ? Encore plus. Les Catalans, les Basques, les Galiciens, ils se verraient bien siéger à Bruxelles en tant que tels. A tort ou à raison, ils pensent qu’ils se débrouilleraient mieux que les Castillans. Après tout, la Catalogne, c’est plus grand et plus peuplé que le Luxembourg ou la Lettonie. Et qu’est ce que t’as à répondre à ça ? Faut pas s’étonner, ça fait dix siècles que ça dure. Les Espagnols du nord lorsqu’ils ont reconquis le sud y ont importé une partie de leur système juridique et notamment les fueros. Un fuero, c’est une charte, un contrat entre le Roi et une communauté d’habitants, du style « je t’autorise à tenir un marché tous les vendredis, mais tu me verses dix écus par an » ou « je te diminue tes impôts mais tu me livres trente chevaux à chaque Saint Vincent ». Tout est discutable, tout le temps. Le Roi n’est pas si puissant. Ne croyez pas que c’est antique et vénérable : au Musée de Durango, il y a une vitrine où on vous présente les fueros de la ville depuis le XIIème siècle. Le dernier, c’est la constitution actuelle qui accorde au Pays basque un statut d’autonomie. Et, dans la vitrine, on a laissé une place pour le suivant. On sait jamais…. Forcément, quand on est en guerre, on accorde beaucoup aux habitants vu qu’on en a besoin. Après la prise de Grenade, les rois d’Espagne ont passé des siècles à essayer de rationaliser tout ça et à récupérer ce que leurs prédécesseurs avaient accordé : ça n’a pas été sans mal. En tous cas, pas sans discussions, plus ou moins tendres. Tout ceci, finalement, on ne le voit pas trop quand on parcourt l’Espagne et, surtout, on n’y accorde pas d’importance. Vous demandez à un bistrotier de Séville s’il est Andalou et il vous répondre « soy de Huelva ». Pour vous, ça semble juste une précision alors qu’il vient de vous signifier sa véritable appartenance : pour lui, l’Andalousie, finalement, importe moins que sa ville. Le deuxième sens, c’est que vous pouvez lui demander une assiette de jambon : le jambon de la Sierra de Huelva est le meilleur d’Espagne. Lorsque Philippe V, petit-fils de Louis XIV, monte sur le trône d’Espagne, il autorise la Galice à élire des députés aux Cortès. Quand Isabelle la Catholique avait pris le pouvoir, les Galiciens, eux, avaient pris les armes en faveur de sa demi-soeur. Du coup, la Reine avait filé à la Galice un statut semi-colonial : un Vice-Roi et pas de députés. Son mari devait pas rigoler tous les jours. Pendant trois siècles, les Galiciens ont été des Espagnols de seconde zone, à peine mieux traités que les Mexicains.La décision de Philippe V provoque une flambée de francophilie. Au point qu’aujourd’hui encore, dans certaines villes de Galice, on fête le 14 juillet. Vous me direz que fêter le 14 juillet en l’honneur d’un Bourbon, c’est pas très fin….Mais, bon, c’est l’intention qui compte….

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