RAYMOND ET PIERRE

C’est drôle. Il y a deux mecs pour qui j’ai une grande tendresse : Pierre Josse et Raymond Depardon. Et voilà qu’au même moment, les deux sortent leurs travaux sur les paysans. « La Terre des paysans » pour l’un, « Paysans sans frontières » pour l’autre.

Normal. Ils sont pareils tous les deux, ils aiment les oubliés de l’histoire, ceux qui restent au bord du chemin et que personne ne voit. Les paysans, ils vivent entre eux, sur un espace limité, ils ne voient pas le monde qui change. Ils ne voient pas le monde tout court. Ils ne voient que le bout de leur champ, le clocher de leur village. Je veux dire les vrais paysans, pas les exploitants agricoles qui remplissent en douze exemplaires les demandes de subventions européennes. Ils font rigoler. On a plein de noms pour eux : bouseux, culs-terreux, par exemple. On ne se rend pas compte que ces péjorations ont pour point commun de renvoyer à la terre qui crotte les chaussures. Pas comme nous qui marchons sur des trottoirs macadamisés. Nous, on peut rentrer dans la maison avec nos chaussures. Pas eux. Ils parlent mal, avec de drôles d’accents. Normal. Ils parlent peu. Avec qui tu parles quand t’es toute la journée dans les champs ? Ils sont les grands perdants du modernisme. Quand tu ne connais que ton champ, comment u peux imaginer que les patates de ton champ seront concurrencées par les patates d’Argentine ? C’est où l’Argentine ? T’as pas les armes, tu connais pas l’adversaire, tu comprends pas que le patron du supermarché du chef-lieu de canton préfère le cochon moins cher du Danemark au goret que tu élèves depuis six mois avec amour. La vie est mal faite. J’aurais aimé organiser une bouffe entre Pierre, Raymond et mon oncle Adrien, mais Adrien est mort. Il était pas paysan, il était épicier. Dans un village. Trois jours par semaine, le jeudi, le vendredi et le samedi, il faisait la tournée des fermes isolées dans son tube Citroën. Il apportait l’indispensable : le tabac Scaferlati, le sucre et le sel, la morue salée pour le vendredi, le fil et les aiguilles, le vin rouge de chez Menjucq. Des fois, on le payait en espèces. Le plus souvent, on le payait en nature : deux douzaines d’œufs, trois poulets, un lapin. Moi, j’adorais. Le tube se remplissait de créatures vivantes, une ou deux dindes gloussantes, parfois un petit cochon. Tu as huit ans et tu roules sur des routes pourries avec un cochonnet sur les genoux. Le mercredi, l‘oncle Adrien allait au marché de Peyrehorade et il vendait poulets, canards, œufs et cochonnets aux grossistes locaux. D’une semaine à l’autre, les cours bougeaient peu. Il prenait une marge raisonnable. Economie de troc. En France. Il y a moins de cinquante ans. L’Etat n’ aimait pas. Des échanges sans traces, sans taxes, sans impôts. Ça ne pouvait pas durer. Ça n’a pas duré. Les paysans de Bergouey (vous savez où est Bergouey ? pas même cent habitants), il a bien fallu qu’ils arrêtent de payer avec des œufs. Ils ont arrêté. Ils ont même arrêté d’être paysans. Parce qu’ils pouvaient pas se couler dans le moule. Ils étaient pas contre se normaliser. Mais ils pouvaient pas, tout simplement. Pas assez de revenus pour payer le nécessaire et les taxes. Alors, les villages se sont vidés. Et on a commencé à manger du cochon du Danemark et des poulets d’Espagne. Le voyageur aime bien le paysan, surtout le paysan exotique. Le paysan exotique est comme le paysan indigène (indigène, chez nous, ça veut dire occitan ou picard), volontiers rigolard, affable, hospitalier. Il sait ce que c’est que de venir de loin, alors il offre un coup à boire, il se marre en te regardant. En Inde, c’est chouette. Tu prends le sourire et tu comprends pas grand chose. En Bigorre, t’as le sourire mais tu comprends. On te raconte le cours du cochon qui s’effondre, la MSA qu’il faut payer, la coopérative qui va pas bien, la vaccination contre la fièvre catarrhale. Tu rigoles moins. Beaucoup moins. On quitte pas les problèmes de la ville pour se ramasser les problèmes de la campagne. Il a raison, Pierre Josse, les paysans c’est partout les mêmes. Sans frontières, c’est sympa mais avec une petite barrière linguistique, c’est mieux. Le citadin aime bien les paysans, mais pas au point de payer son travail à son juste prix. Je parle pas de l’exploitant agricole. Je parle du bouseux qui produit cinquante agneaux par an. De vrais agneaux, garantis bio. Forcément qu’ils sont garantis, le paysan n’a pas les moyens de les trafiquer. Pas les moyens de les vendre non plus. Sauf au boucher du village qui n’a plus trop de clients. Ou alors, c’est la bétaillère du maquignon qui te file un prix ridicule vu que, lui, il a en face les agneaux de Nouvelle-Zélande qui débarquent par cargos entiers. Alors, le paysan, il est bien content quand son fils quitte cette vie de misère pour devenir cariste à Rungis et décharger les camions qui apportent l’agneau de Nouvelle-Zélande. Et la solution ? On la connaît, c’est penser globalement, agir localement. Mais il n’y a que les paysans pour agir localement : les autres, dès qu’ils sortent un euro pour acheter un produit, y’a 20% pour le transport et l’effet de serre. Tu parles d’une action locale ! Faut dire qu’on n’a pas trop le choix. Qu’on n’a plus trop le choix. Tout ça fait sacrément nostalgique. Depardon, Josse et moi, on est de la même génération. On peut comparer. On a pu vivre des trucs inimaginables. Mon fils a du mal à établir un rapport entre un mignon cochon vivant et une tranche de jambon. Normal, il lui manque un épisode qui est la mort du cochon. Pour des raisons affectivo-bardotesques, la mort des cochons a été cachée au fond d’abattoirs invisitables. Pour moi, c’est plus simple, j’ai vu tuer le porc, le sang couler, les femmes récupérer le sang pour faire des boudins, mon cousin dépecer la bête, bref j’ai vu fabriquer ce que je mangeais. Le rapport est évident, instinctif, réel. T’as vu ça, toi ? Ben oui. Mais c’est dégueulasse ! Ben non. Ça m’a juste appris que la vie n’est pas le contraire de la mort. Le contraire de la mort, c’est la naissance. La vie, elle continue, elle n’est pas liée au cochon. Elle existait avant, elle existe encore après. Hé ! tu philosophes ? Qu’est ce que vous croyez ? Si Depardon et Josse sont de bons auteurs, c’est parce que leurs images débouchent sur la philosophie. Pas la « philosophie de la vie », ça c’est un pléonasme. PS : pour ne pas heurter la sensibilité du lecteur, j’ai évité de parler du cri du cochon qu’on égorge. A ce propos, je recommande hautement le « Championnat du monde d’imitation du cri du cochon » qui a lieu tous les ans à la Fête du Cochon de Trie sur Baïse (65). Vous pourrez participer à d’autres compétitions comme celle du plus gros mangeur de boudin : le record tourne autour de 12 m de boudin avalés par un seul homme.

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